«Le dur désir de durer» — Sébastien Noguera

Note d’intention du designer Sébastien Noguera — sudio Château Fort Fort — en réponse à l’appel à candidature édité par Le Signe, centre national du graphisme, et l’Andra, agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, pour le programme «Prospectives graphiques» (1re édition), résidence de recherche et de création à Chaumont, Haute-Marne — du 15 octobre 2019 au 15 mars 2020 (5 mois).

Château Fort Fort — @chateaufortfort
Le Signe — www.centrenationaldugraphisme.fr
L’Andra — www.andra.fr

Imaginez…

Imaginez. Ce groupe de colocataires quittant la maisonnée et abandonnant aux nouveaux venus une partie de ses meubles ternis et bancals, volumineux et encombrants et, qui plus est, infestés par une colonie de punaises de lit. Parce qu’ils sont sympathiques, ils se sont employés à mettre tout leur débarras sur le palier, dans de gros cartons griffés de la mention « poubelle », afin de rendre service ; quelqu’un finira bien par les remarquer… Ils ont claqué la porte et ne reviendront jamais.

Imaginez maintenant un autre scénario. Ces colocataires pourraient au contraire s’atteler à ce que la nuisance de ces cartons soit minimisée et n’empiète pas sur l’espace commun. Ils pourraient faire leur possible pour réduire les contraintes liées à leur gestion et prendre les devants à l’égard de ces encombrants. Ils pourraient indexer les tâches réalisées et celles à venir. Ils pourraient faire preuve d’empathie et faciliter l’intendance de cette « phase embarrassante » à laquelle ils ne peuvent se soustraire . En somme, ils pourraient donner ce qu’ils aimeraient recevoir…

Comment envisager le legs de déchêts nocifs ?

Il est difficile mais nécessaire de se questionner sur le legs de déchets nocifs à destination de nos futurs semblables. Difficile parce que cela nous confronte aux risques sanitaires que le nucléaire renferme pour l’Homme et les écosystèmes ; nécessaire car nos alter ego futurs auront à traiter ces rejets selon un protocole de confinement très strict. De plus, cela s’ajoute à l’ensemble des passations nuisibles qu’ils recevront de la digestion de notre « ingéniosité ». Autant prévenir  !

Hayao Miyazaki, 1982

Instinctivement, le sujet me rappelle la lecture de Nausicaä de la vallée du vent, du mangaka japonais Hayao Miyazaki, dessiné en 1982 et racontant le temps des descendants dans une société de l’après destruction, où les sciences et les technologies du passé n’ont pas eu d’héritiers. Commence donc l’épopée de la princesse Nausicaä face au legs néfaste ( guerres, pollution, anéantissement des savoirs ) que les anciens développèrent pour assouvir leurs impulsions et leurs caprices, à l’oubli des valeurs naturelles bridées par des conventions assourdissantes et dont la découverte et l’exploration des ruines des civilisations d’avant lui permirent d’entamer son rite d’apprentissage. Tout au long de son odyssée, la princesse développe un ordre ressurgi de l’Antiquité basé sur la compréhension du monde, sur l’harmonie heureuse et foisonnante de la Nature et de l’Homme, et sur la considération et le respect mutuel des êtres animés et inanimés, les uns étroitement liés aux autres ; elle veille à rééquilibrer le monde sur cette base « saine ».

En ce qui concerne la mémoire et la transmission, de nombreux artefacts passés nous ont transmis les mémoires d’autrefois, aidés principalement par leur nature non périssable, par leur monumentalité, ou encore par une multiplication d’indices ( écritures, gravures, signes… ) réfrénant l’évanouissement des savoirs, mais également grâce à la protection rituelle et à la conservation périodique par des personnes dédiées à cette tâche.

Traverser le temps : quel-le-s supports ? matériaux ? langues ? écritures ? etc.

Le support et son matériau sont également des facteurs de préservation dans la passation des idées et des actions antérieures. Le temps, cependant, y joue une part de déterioration quand il se mêle à un certain contexte climatique : l’érosion de la pierre par les vents et les eaux, l’oxydation et la rouille du métal par l’humidité, les brisures de l’argile, les insectes et les champignons pour le bois et le papier, les déchirures, la sécheresse, le feu…

Quels sont donc ces signes qui nous sont parvenus depuis des siècles ou des millénaires et qui perpétuent la passation de leurs messages aux générations qui les ont succédé ?

Monts Zagros, Iran Récit de la conquêtes de Darius Ier, roi de l’empire Perse

Visible à plusieurs kilomètres, l’inscription de Behistun ( – 522, av. notre ère ) des Monts Zagros dans le désert iranien, nous révèle un même texte en trois langues : l’élamite, le vieux perse et l’akkadien. Ce bas-relief de 25 mètres de long par 15 mètres de haut et se situant à plus de 100 mètres de hauteur est gravé à même la montagne. Le récit encore conservé nous transmet l’histoire des conquêtes du roi Darius 1er. Une scène figurative accompagne les stèles textuelles afin que tous puissent déchiffrer le message qui se veut éternel.

Stèle découverte en Égypte composée du tryptique textuel d’un même texte gravé en grec, en démotique et en hiéroglypes.

La multiplication et le côtoiement des langues est, pareillement, ce qui a permis le déchiffrement par Champollion en 1822 d’une langue jusqu’alors indéchiffrée : les hiéroglyphes égyptiens. Il s’agit évidemment de la Pierre de Rosette ( – 196, av. notre ère ), fragment d’une stèle découverte en Égypte et composée du tryptique textuel d’un même texte gravé en grec, en démotique et en hiéroglypes.

Ces artefacts polyglottes ont permis aux chercheurs et aux historiens de sauvegarder l’entendement d’un message et de signaler des actes, des idées, des concepts qui, selon la raison de nos prédécesseurs, avaient la nécessité de franchir les intervalles du temps et d’exister materiellement dans les présents futurs afin de tramer le dialogue avec la postérité.

Transmettre un message : oralité, graphie, iconographie

Spontanément, on transmet un message par la parole et donc par la langue. Selon les recherches de l’Unesco ( United Nations Educational, Scientific and Cultural ), 2 464 langues sont actuellement menacées d’extinction, ce qui représente près de 43 % des quelques 6 000 langues parlées dans le monde. Une langue est déclarée en bonne santé lorsque 100000 personnes sont capables de la comprendre. Aussi, une langue meurt tous les 15 jours. Cela étant dit, la mort d’une langue n’implique pas toujours la disparition de son écriture, qui peut lui survivre de plusieurs siècles… L’aspect multilingue est donc une nécessité dans le décryptage supposé d’une perte linguistique postérieure.

En outre, pour ce qui est de conserver les savoirs, la voie orale se confronte à la limitation de la mémoire des Hommes. Dans le temps, la mémoire est changeante, fugitive et frêle. Elle laisse place à l’oubli ou à l’interprétation et s’éloigne de la vérité.

La graphie, ou système d’écriture appliquée, permet au contraire de façonner la pensée, de signifier et de rendre signifiant une idée, un concept. Les mots écrits perdurent et participent à l’émancipation des générations futures. À notre époque, 5 écritures dominent de façon imposante : l’alphabet latin, l’alphabet cyrillique, l’alphabet arabe, les caractères chinois et l’écriture indienne.

L’iconographie, quant à elle, synthétise une idée, un récit. Elle a la capacité d’être universelle et didactique. C’est ce principe qui est employé sur la Colone Trajane ( 113, de notre ère ) de Rome et sur les premiers vitraux religieux du Moyen Âge ( 1060, de notre ère ). Établies selon le format de scènes ajustées et mises bout à bout, elles déroulent la chronologie de leur histoire respective à qui les observe.

La Tapisserie de Bayeux ( 1066, de notre ère ) est un parfait exemple de la combinaison de ces deux derniers outils de transmission, graphie et iconographie. D’une longueur de 68 m, la « toile de la Conquête » retrace de manière figurative l’obtention du trône d’Angleterre par Guillaume, Duc de Normandie, dit « Le Conquérant ». Des inscriptions brodées en latin détaillent la bande narrative et historique de l’événement et en délimitent 58 scènes intelligibles.

❝ […] Une écriture non phonétique permet de lire les signes dans toutes les langues .❞

Cette écriture par l’image participe à subvenir à une compréhension basique de l’information discernée par tout un chacun. L’image, par ses signes seuls, « raconte ». C’est ce que soutien Christian Duverger, directeur du Centre de Recherche sur l’Amérique préhispanique quand il déclare, concernant l’écriture idéographique maya : « Une écriture non phonétique permet de lire les signes dans toutes les langues ». Ainsi, la richesse graphique des écritures figuratives — pictographiques — s’accroît lorsque des signes sont réunis les uns aux autres pour former des idéogrammes. C’est l’exemple actuel que nous retrouvons sur la majorité des outils de signalisation, associant des signes graphiques, textuels, voire sonores, pour indiquer un lieu, une direction, un repère, un avertissement, un danger, etc.

Comment avertir ?

Aussi, pour anticiper un futur dans ce contexte, il est d’un intéret certain de questionner de manière chronologique la représentation des idéogrammes ayant pour fonction l’avertissement.

Fonds ou cernes rouge, formes angulaires et aiguisées, couleur flamboyante, gamme chromatique contrastée… de nombreuses caractéristiques graphiques ont permis de tout temps, par une économie irréductible, de signaler et d’avertir d’un danger imminent. Universelle encore est la famille des signes qui font peur ou qui mettent en garde, ce que traduisait déjà l’iconographie de la tête de mort dessinée sur le pavillon des navires pirates, aujourd’hui encore utilisée sur les pylones électriques ou sur les symboles du système général harmonisé — abrégé SGH — qui classifie la dangerosité des produits chimiques qui nous entourent.

Cependant, un système de signaux peut être codifié et nécessite donc une « clé de lecture » sans quoi le message ne peut être interprété dans sa globalité et dans sa justesse. C’est le cas de la codification graphique de l’ADR, l’Accord européen relatif au transport international des marchandises Dangereuses par Route, dont la combinaison des signes graphiques, chromatiques et textuels se réfèrent à une base signifiante. Sans cette dernière, quelles différences comprendre entre un aplat et une rayure, entre une valeur de 2 et une valeur de 5.2, entre un pictogramme blanc et l’autre noir ?

Ne pas oublier…

Il est essentiel de faciliter l’accès de notre mémoire aux descendants, de se défaire des contresens et de limiter les risques liés à l’oubli. Pour cela il faut :

J’ai moi-même eu l’occasion de ressentir un jour cette émotion : dans le jardin de mes parents, en Ardèche, demeure une empreinte palmaire de dinosaure sur une grande pierre laissée là il y a des milliers d’années et toujours visible de nos jours. Le fossile possède un grand pouvoir émotionnel pour mettre en dialogue les êtres entre eux. C’est une trace du passé physique et palpable ; elle surpasse l’esthétique du matériau. Elle nous connecte plus puissamment avec son auteur qu’une quelconque gravure ou marque faite par lui-même. Un pouvoir expressif, presque magique, naît du signe fossilisé parce que c’est une part de vie qui traverse manifestement les âges.

On aura également en tête ces insectes plurimillénaires prisonniers de leurs cellules d’ambre, renfermant de précieux témoignages et dont leur observation marque une ambivalence si singulière : sur la frise du temps, ces fossiles prennent place entre « l’instant » et « l’infini », exacerbant la proximité et la distance qui nous partage.

Conserver et sauvegarder

Pareillement, l’Homme tente de recréer cette sauvegarde naturelle et conçoit, selon le principe de succession, des œuvres de sauvegarde collective de biens et d’informations, comme témoignage destiné aux générations futures. L’outil propre à cette intervention est à l’évidence la capsule temporelle. Elle renferme des indices pour les chercheurs de demain : des documents, des notes personnelles, des images, des artefacts chargés d’émotions… tout ce qui sera en mesure de subvenir à l’intellect et à l’entendement des hôtes futurs.

Ma visite estivale l’année passée à La Maison des Mégalithes de Carnac me permet d’illustrer ce propos, puisque j’ai pu y découvrir le tumulus Saint-Michel, un tertre mégalithique vieux de 5 000 ans se détachant de l’horizon, sur lequel est jonché une petite chapelle et dans lequel est enfoui un caveau funéraire ayant préservé les reliques de ces temps anciens.

Les tumulus sépulcraux, au-delà d’être des repères physiques pour les vivants, sont des capsules temporelles renfermant des trésors ancestraux sur les vies d’antan. Je pense ici à l’exemple concrêt de la tombe de Vix, sépulture celte du VIe siècle dans laquelle figure des artéfacts datant de l’Antiquité et qui s’est faite remarquer par sa nature géologique « anormale », en forme de butte.

Indéniablement, « le temps fuit » — tempus fugit, et avec lui trépassent de nombreuses et précieuses informations. Mais, il arrive que le temps ne joue pas toujours en défaveur de la conservation d’un message. Le temps est cerné par un cycle millénaire qui ne dépend pas de nous et sur lequel nous ne pouvons avoir de prise.

De nombreux exemples se basent sur la coopération avec ces cycles. Nous pouvons citer ici le site de Stonehenge, érigé entre – 2800 et – 1100 en Angleterre, où la date annuelle du solstice d’été est signalée et fête visuellement une étape « remarquée » du cycle solaire. Réciproquement, par ce « marquage », la conservation du monument mégalithique est observée. On le retrouve représenté dans des manuscrits dès le Moyen-Âge. Lucas de Heere ( 1534 – 1584 ), peintre flamand et antiquaire, en a donné une vue cavalière, vers 1575, qui constitue l’une des toutes premières images réalistes d’archive. Le signal et le signalé se confondent alors.

Considérer la mesure du temps

❝ […] Nous pouvons établir une base de 12 générations sur 300 ans et de 20 générations sur 500 ans.❞

Lorsque la mémoire s’efface, que les souvenirs s’évaporent, des repères pré-établis sur une base inaltérable peuvent guider l’accès vers une réminiscence, voire même solliciter l’intelligence et la curiosité de nos pairs dans leur propre dimension temporelle.

À ce propos, aujourd’hui, l’espérance de vie moyenne est de 75 ans et plus. Aussi, la durée d’une génération humaine correspond généralement au cycle de renouvellement d’une population adulte apte à se reproduire, à savoir 25 ans. En connaissance de ce rapport, nous pouvons établir une base de 12 générations sur 300 ans et de 20 générations sur 500 ans.

Avant de projeter une temporalité qui nous distance et que nous ne pouvons que supposer quant à son évolution, attardons-nous à considérer notre passé afin de prendre conscience de la capacité évolutive des futurs et sa relativité avec les avancées humaines. De notre point de vue,  comment prendre conscience d’un temps qui dépasse notre mesure ?

Nous pouvons tout d’abord remonter le temps par rapport à notre présent et nous questionner sur les faits de l’année 1719, il y a 300 ans : Louis XIV meurt trois ans auparavant ; Daniel Defoe publie Robinson Crusoé ; c’est la naissance du père de Mozart ; la France déclare la guerre à l’Espagne ; Antoine Watteau peint Pierrot ; l’esthétique est dominée par le style Louis XV ; Voltaire a 24 ans ; c’est le « siècle des Lumières » ; Benjamin Franklin a 13 ans ; 70 ans plus tard débute la Révolution Française.

Remontons plus loin encore, 500 ans en arrière, en l’an 1519  : l’Europe est dominée par Charles Quint agé tout juste de 19 ans ; Magellan débute son tour du monde ; Cortés part à la conquête de l’empire aztèque ; c’est la naissance de Catherine de Médicis, Copernic a 46 ans, Michel-Ange est son cadet de deux ans, Ambroise Paré a 10 ans, François 1er seulement 4 ans… Érasme, More et Machiavel publient leurs textes ; le Talmud est édité pour la première fois ; Léonard de Vinci s’éteint à l’age de 67 ans.

Des siècles plus tard, ces informations, de tous sujets et de tous horizons, nous sont parvenues et demeurent.

❝ […] Le signe-image et le signe-écriture ont traversé les âges.❞

L’aperçu des différents « outils de signalisation » précédents nous montre que l’être humain s’est employé à faire voyager à travers le temps et l’espace des messages importants, comme les lois, les décisions des chefs ou celles des dieux.
Par leur clarté, leur aptitude à être déchiffrés immédiatement et par tous, leur économie de sens et leur absence d’ambiguïté, le signe-image et le signe-écriture ont traversé les âges.

Recherche et création

Tout au long de cette résidence, dédiée à la thématique de la « signalétique de la nocivité à l’échelle plurimillénaire », je m’investirai à rendre compte de la grande richesse idéographique des civilisations passées et à concevoir sur cette base un projet durable et sensible d’envergure global, polyglotte, polymorphe et polygraphique tablé sur l’écriture, l’iconographie et les matériaux.

Cette prise de position aura pour objectif de conserver physiquement la mémoire et d’informer de manière didactique les générations futures sur la dangerosité des déchets radioactifs, en vue de leur donner les clés pour agir avec justesse, mesure et intérêt, et ainsi perpétuer la transmission vers leurs propres descendants.

La restitution des process de recherche et de conception prendra part au legs et s’inscrira dans le projet comme des artefacts annexes servant sa compréhension.

Sébastien Noguera,
le 19 août 2019, à Lyon, France

Écrit par

Sébastien Noguera

Designer & Directeur artistique

Notes

  1. Anabelle delaunay, "Mon Livre".

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